Non, vous ne pouvez pas déshériter un enfant en droit français. Tant que la loi française s’applique à votre succession, vos enfants sont des héritiers réservataires. Une fraction minimale de votre patrimoine — la réserve héréditaire — leur revient obligatoirement, quelles que soient vos volontés testamentaires. Cette règle figure aux articles 912 et suivants du Code civil et relève de l’ordre public.
Vous conservez en revanche une marge de manœuvre réelle sur la quotité disponible, la part de votre patrimoine dont vous pouvez librement disposer. Quelques situations exceptionnelles permettent aussi d’exclure un enfant — toutes étroitement encadrées. Nous détaillons ici les règles applicables au 21 avril 2026, les exceptions et les outils légaux pour organiser une transmission déséquilibrée.
La règle de fond. L’article 912 du Code civil définit la réserve héréditaire comme « la part des biens et droits successoraux dont la loi assure la dévolution libre de charges à certains héritiers dits réservataires ». Les descendants (enfants, petits-enfants en cas de prédécès) sont les principaux bénéficiaires de cette protection d’ordre public.
Source : Legifrance — articles 912 et 913 du Code civilLa réserve héréditaire : combien pour chaque enfant ?
La part réservée à vos enfants dépend de leur nombre. L’article 913 du Code civil fixe le cadre. Un enfant reçoit au minimum la moitié de votre patrimoine, deux enfants se partagent les deux tiers à parts égales, et trois enfants ou plus se partagent les trois quarts. La part restante — la quotité disponible — constitue la fraction que vous pouvez attribuer librement, à qui vous voulez.
Concrètement, si vous possédez 300 000 € et avez deux enfants, chacun doit recevoir au minimum 100 000 € (un tiers du patrimoine), et vous disposez librement des 100 000 € restants. Avec trois enfants ou plus, chacun reçoit une fraction équitable des trois quarts, et vous ne pouvez transmettre librement que le quart restant.
Exemple chiffré. Patrimoine de 400 000 € avec un enfant unique : la réserve héréditaire est de 200 000 €, la quotité disponible est de 200 000 €. Avec trois enfants : chacun reçoit 100 000 € (soit 3/4 au total, partagés à parts égales) et vous pouvez attribuer 100 000 € à un tiers de votre choix.
Source : Service-Public.fr — peut-on déshériter ses enfants ?Pourquoi le droit français interdit le déshéritage
La réserve héréditaire remonte au Code napoléonien de 1804. Elle vise à protéger les enfants contre l’arbitraire parental — qu’il s’agisse d’une préférence affective, d’une pression extérieure ou d’une manipulation tardive. Le système français se distingue nettement du droit anglo-saxon. Au Royaume-Uni ou aux États-Unis, la liberté testamentaire est quasi totale. Un parent peut priver un enfant de tout héritage.
Un testament qui priverait un enfant de sa réserve n’est pas exécutable. Le notaire en charge de la succession refusera de l’appliquer. Et l’enfant lésé pourra agir en justice via l’action en réduction pour récupérer sa part minimale. La seule exception notable concerne le droit international privé, que nous évoquons plus bas.

Les seules exceptions légales
L’indignité successorale
Un enfant peut être exclu de la succession en cas d’indignité successorale, prévue aux articles 726 et 727 du Code civil. Cette exclusion ne dépend pas de la volonté du parent . Elle résulte d’une condamnation pénale pour des faits graves commis contre le défunt. L’indignité peut être automatique (meurtre ou tentative de meurtre du parent, violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner) ou facultative, prononcée par le tribunal judiciaire sur demande d’un autre héritier ou du ministère public.
La liste des comportements pouvant entraîner l’indignité facultative inclut notamment les violences volontaires graves, les tortures, les actes de barbarie, le viol ou l’agression sexuelle commis contre le défunt. La demande doit être formée devant le tribunal judiciaire dans les six mois du décès ou dans les six mois de la condamnation si celle-ci est postérieure au décès. Une simple brouille familiale ou une absence de contact prolongée ne suffit jamais à exclure un enfant.
⚠️ À ne pas confondre
L’indignité n’efface pas les droits des petits-enfants. Si votre enfant est déclaré indigne, ses propres enfants héritent à sa place par le mécanisme de la représentation successorale, introduit par la loi du 3 décembre 2001. L’exclusion ne se transmet donc pas à la génération suivante.
L’application d’une loi étrangère
Depuis le règlement européen du 4 juillet 2012 (applicable depuis le 17 août 2015), une personne peut choisir la loi de sa nationalité ou de sa résidence habituelle pour régir sa succession. Un Français installé durablement au Royaume-Uni ou aux États-Unis peut ainsi organiser sa succession selon un droit qui ignore la réserve héréditaire et déshériter ses enfants.
La France a réagi par la loi du 24 août 2021, qui instaure un mécanisme de prélèvement compensatoire. Si une loi étrangère prive un enfant de sa réserve, celui-ci peut prélever l’équivalent de sa part sur les biens du défunt situés en France. Trois conditions cumulatives :
- le défunt ou l’un des enfants doit être ressortissant ou résident habituel d’un État membre de l’Union européenne au moment du décès,
- la loi étrangère ne doit pas prévoir de mécanisme équivalent à la réserve,
- et des biens doivent être localisés en France.
Avantager un enfant sans en déshériter un autre
Même si le déshéritage total est impossible, la loi autorise les transmissions déséquilibrées. Vous pouvez parfaitement attribuer la quotité disponible à l’un de vos enfants en plus de sa réserve, à un tiers (conjoint, association, ami) ou à un petit-enfant. L’enfant « désavantagé » conserve sa réserve héréditaire mais ne reçoit rien au-delà.
Plusieurs outils permettent d’optimiser cette répartition dans le cadre légal :
La donation-partage permet de répartir les biens de votre vivant en fixant la valeur de chaque lot, ce qui évite les conflits ultérieurs sur l’évaluation des biens au moment du décès.
Le testament olographe ou authentique peut attribuer la quotité disponible à un bénéficiaire précis. Attention : les droits de succession sont nettement plus élevés pour un bénéficiaire sans lien de parenté (jusqu’à 60 %). Un paramètre à intégrer dans votre réflexion.
L’assurance-vie bénéficie d’un régime particulier : selon l’article L. 132-13 du Code des assurances, les capitaux versés au bénéficiaire désigné échappent en principe aux règles du rapport à succession et de la réduction. Vous pouvez donc favoriser un bénéficiaire non-héritier via un contrat d’assurance-vie sans que cela entame la réserve héréditaire des autres enfants. Cette parade a toutefois des limites sérieuses, que nous détaillons ci-après.
⚠️ Point de vigilance
L’assurance-vie n’est pas un outil miracle pour contourner la réserve. Si les primes versées sont jugées « manifestement exagérées » eu égard à votre âge, votre patrimoine et votre situation familiale au moment du versement, les héritiers réservataires peuvent demander leur réintégration dans la succession. La Cour de cassation a plusieurs fois requalifié des versements massifs effectués par des personnes âgées peu avant leur décès (arrêt du 2 mai 2024 notamment).
L’action en réduction : le recours des héritiers lésés
Si un testament ou une donation empiète sur la réserve héréditaire d’un enfant, celui-ci dispose de l’action en réduction prévue aux articles 920 et suivants du Code civil. Cette action permet de récupérer en valeur la part de réserve qui lui a été retirée. Elle ne s’exerce qu’après l’ouverture de la succession et concerne à la fois les donations du vivant et les legs testamentaires.
L’article 921 du Code civil fixe précisément le délai. Cinq ans à compter de l’ouverture de la succession, ou deux ans à compter du jour où l’héritier a eu connaissance de l’atteinte à sa réserve, sans jamais pouvoir excéder dix ans après le décès. La Cour de cassation a confirmé cette articulation dans un arrêt du 7 février 2024. Pour être recevable, l’action doit être intentée dans les cinq ans suivant le décès, ou au-delà jusqu’à dix ans à condition d’être exercée dans les deux ans après la découverte de l’atteinte.
Les fausses solutions qui ne fonctionnent pas
Certaines stratégies évoquées dans les conversations familiales n’ont aucun effet juridique face à la réserve héréditaire.
Déshériter un enfant « par testament » en léguant tout à un autre enfant ou à un tiers reste inopérant : l’enfant évincé pourra faire jouer l’action en réduction. Léguer l’intégralité de son patrimoine à une association ne prive pas non plus les enfants de leur part réservataire.
L’ouverture d’un compte bancaire en indivision avec un seul des enfants, alimenté par les seuls deniers du parent, est régulièrement contestée devant les tribunaux comme donation déguisée. La vente en viager à vil prix au profit d’un enfant au détriment des autres peut aussi être requalifiée si les héritiers démontrent la disproportion entre le prix payé et la valeur réelle du bien.
La souscription d’une assurance-vie alimentée massivement en fin de vie, comme évoqué plus haut, est fréquemment remise en cause sur le fondement des primes manifestement exagérées.

Une réforme de la réserve héréditaire à l’étude ?
Le débat est relancé périodiquement. En novembre 2025, une proposition de loi sénatoriale a été déposée pour introduire un seuil au-delà duquel le testateur retrouverait une liberté totale (patrimoines de plusieurs millions d’euros, montant à fixer par décret). L’objectif affiché est de favoriser la philanthropie, notamment au profit de fondations et associations.
À ce jour, aucun texte modifiant les règles exposées dans cet article n’a été adopté. Les principes du Code napoléonien restent pleinement applicables. Il est prudent de raisonner sur le cadre actuel pour toute décision patrimoniale.
Ce que ça change pour vous
Si vous envisagez une répartition inégale de votre patrimoine, trois réflexes méritent d’être adoptés. D’abord, quantifier précisément votre patrimoine pour calculer la quotité disponible réelle. Ensuite, consulter un notaire avant toute donation ou rédaction de testament — les erreurs se paient cher en contentieux post-décès. Enfin, documenter votre démarche. Si vous utilisez l’assurance-vie ou la donation-partage, conservez les traces de votre raisonnement (situation patrimoniale, utilité du contrat, équilibre global de la transmission) pour faire face à une éventuelle contestation.
Pour aller plus loin sur la fiscalité de la transmission et les abattements applicables, consultez notre analyse des avantages du Plan d’Épargne Retraite — un outil de transmission qui présente lui aussi des spécificités successorales utiles à connaître.
Questions fréquentes
Peut-on déshériter un enfant adopté ?
Non. L’adoption plénière confère à l’enfant les mêmes droits successoraux qu’un enfant biologique, y compris la réserve héréditaire. En cas d’adoption simple, l’enfant hérite dans sa famille d’origine et dans sa famille adoptive, mais la réserve joue dans chaque succession. Seule l’indignité successorale ou l’application d’une loi étrangère permettent d’échapper à cette obligation.
Peut-on déshériter ses petits-enfants ?
Les petits-enfants ne sont pas héritiers réservataires tant que leur parent est vivant. Vous pouvez donc ne rien leur transmettre directement, à condition que votre enfant (leur parent) soit en vie. En revanche, si votre enfant est prédécédé ou déclaré indigne, ses propres enfants le représentent dans la succession et deviennent réservataires à leur tour.
Et si mon enfant ne veut plus entendre parler de moi ?
La rupture de contact, l’ingratitude affective ou l’abandon moral ne sont pas des causes d’exclusion de la succession. Le Code civil ne reconnaît que l’indignité successorale (articles 726-727), qui suppose une condamnation pénale pour des faits gravissimes. Une simple rupture familiale, même douloureuse et ancienne, ne permet pas de priver un enfant de sa réserve héréditaire.
Le conjoint survivant peut-il être déshérité ?
Oui, plus facilement qu’un enfant. Le conjoint n’est héritier réservataire qu’en l’absence de descendants. En présence d’enfants, vous pouvez le priver de ses droits légaux par testament. En revanche, s’il n’y a pas d’enfant, le conjoint bénéficie d’une réserve d’un quart du patrimoine (article 914-1 du Code civil) et ne peut être totalement déshérité.
Peut-on renoncer à sa réserve par anticipation ?
Oui, via la renonciation anticipée à l’action en réduction (RAAR), introduite par la loi du 23 juin 2006 et prévue aux articles 929 et suivants du Code civil. Un héritier réservataire peut, du vivant du futur défunt, renoncer à agir en réduction contre une libéralité qui porterait atteinte à sa réserve. La renonciation doit être reçue par deux notaires, dont l’un désigné par la chambre des notaires, pour garantir le consentement libre et éclairé du renonçant.
Sources
- Service-Public.fr — Peut-on déshériter ses enfants ?
- Legifrance — Code civil, articles 912 à 930-5 (réserve héréditaire, quotité disponible, réduction)
- Legifrance — Code civil, articles 725 à 729-1 (indignité successorale)
- Legifrance — Code des assurances, article L. 132-13 (primes manifestement exagérées)
- Loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 — prélèvement compensatoire (art. 24)
- Cass. 1re civ., 7 février 2024, n° 22-13665 — délai de prescription de l’action en réduction
- Cass. 2e civ., 19 décembre 2024, n° 23-19.110 — critères d’appréciation des primes manifestement exagérées
Les informations présentées dans cet article ont un caractère général et ne constituent pas un conseil juridique personnalisé. Chaque situation successorale comporte des spécificités qui méritent l’analyse d’un notaire ou d’un avocat spécialisé en droit des successions. Données à jour au 21 avril 2026.


